Avec Pierre ou les ambiguïtés, nous avons Le plaisir d’accueillir La dernière création d’Olivier Coulon-Jablonka, jeune et talentueux metteur en scène dont nous suivons le travail avec enthousiasme depuis plusieurs années.
Après avoir monté Chez les nôtres à partir de La mère de Gorki, la compagnie Moukden théâtre s’attaque à l’œuvre maudite d’Herman Melville, Pierre ou les ambiguïtés. Dans la première partie de ce roman fleuve – dont le style et l’ “immoralité” furent vivement critiqués – Pierre apparaît au sortir de l’adolescence, jouissant d’un important capital et de la compagnie de sa “délicieuse fiancée” Lucy. Mais l’idylle, figée dans un bonheur semblable à celui dont témoignent les contes, est interrompue par l’apparition d’une inconnue, qui se révèle être la sœur cachée du héros éponyme. Dès lors, afin de réparer la faute de son père défunt, Pierre décide de l’épouser et de quitter sa campagne natale pour la ville de New York. Cette décision provoque une fêlure dans le récit : déshérités, en proie à la misère et à la condamnation de leurs pairs, le couple incestueux, que rejoindra plus tard Lucy, sombre dans le désespoir et la folie meurtrière. Ce détour par la fiction, à rebours de la fascination éprouvée pour les histoires de “grands criminels”, est un moyen d’interroger théâtralement la manière dont nous décidons de lire l’histoire qui nous précède. en cultivant les ressources du dispositif romanesque, notamment par la transformation de la voix narrative en personnage, la mise en scène semble multiplier les interrogations : est-ce le récit d’un égarement ? L’histoire d’une révélation ? fallait-il seulement agir ? La parole du narrateur – tantôt encourageante, tantôt caustique face à l’idéalisme des personnages – nous plonge dans un dédale d’interprétations. écrit dans une langue saisissante, déliée de toute psychologie, ce “roman de formation” paradoxal touche au cœur du nihilisme, comme pour nous inviter à retrouver le chemin d’un rapport à la vérité.








